Les cryptomonnaies ne respectent pas les frontières. Un transfert de Bitcoin de Tokyo à Buenos Aires prend moins de dix minutes. Mais ce qui est techniquement simple est juridiquement compliqué. En 2026, les autorités internationales ont compris une chose : si personne ne suit l’argent sur la blockchain, les criminels, les sanctions et les réseaux terroristes vont continuer à l’utiliser comme un canal invisible. La surveillance transfrontalière des cryptomonnaies n’est plus une option. C’est une nécessité.
Le Travel Rule : la règle de base qui change tout
Depuis 2020, la Financial Action Task Force (FATF) a imposé une règle simple mais puissante : le Travel Rule. Elle oblige tous les fournisseurs de services sur actifs virtuels - échanges, portefeuilles hébergés, plateformes de staking - à collecter et transmettre des informations sur l’expéditeur et le bénéficiaire pour toute transaction supérieure à 3 000 dollars américains. Cela inclut : le nom, l’adresse, le numéro de compte ou l’adresse du portefeuille, la date et le montant de la transaction.Cette règle ne s’applique pas seulement aux échanges américains. Elle est reprise par plus de 120 pays, dont l’Union européenne, le Royaume-Uni, le Japon et Singapour. En France, l’Autorité des marchés financiers (AMF) exige que les plateformes certifiées MiCA respectent cette règle à la lettre. Si un utilisateur en Allemagne envoie 5 000 € en Ethereum à un ami au Brésil, l’échange allemand doit envoyer les données de l’expéditeur à l’échange brésilien. Si ce dernier ne les reçoit pas, la transaction est bloquée.
Le problème ? Tous les portefeuilles ne sont pas créés égaux. Les portefeuilles non hébergés - ceux que vous contrôlez vous-même, comme MetaMask ou Ledger - ne sont pas tenus de transmettre ces données. C’est là que les criminels trouvent leur faille. Ils transfèrent des fonds d’un échange réglementé vers un portefeuille privé, les mélangent avec d’autres transactions via des services de mixing, puis les envoient vers un autre échange. Le fil est rompu. Et les autorités n’ont plus rien à suivre.
Comment les États coopèrent (et où ça coince)
Les États-Unis et le Royaume-Uni ont créé un groupe de travail transatlantique pour aligner leurs règles. FinCEN, l’agence américaine anti-blanchiment, a proposé en 2025 d’étendre la classification des cryptomonnaies comme « instruments monétaires » sous la Bank Secrecy Act. Cela signifie que Bitcoin et Ethereum seront traités comme de l’argent liquide : toute transaction en espèces supérieure à 10 000 $ doit être déclarée. Ce n’est pas une suggestion. C’est une obligation en cours d’application.En parallèle, l’Union européenne a adopté MiCA, la première loi complète sur les actifs cryptographiques. MiCA ne se contente pas de suivre les transactions. Elle oblige les fournisseurs à :
- Identifier chaque client (KYC)
- Surveiller en temps réel les mouvements suspects
- Signaler automatiquement les transferts vers des adresses liées à des sanctions
- Ne pas offrir de services aux clients non identifiés
La différence entre l’approche américaine et européenne ? Les Américains veulent surveiller les transactions. Les Européens veulent contrôler les acteurs. L’un exige des données, l’autre exige des licences. Mais les deux convergent sur un point : les portefeuilles non hébergés restent un trou noir.
Les failles que les criminels exploitent
Les criminels ne sont pas idiots. Ils ont appris à contourner les systèmes. Voici comment ils font :- Les VPN et les proxies : Une personne en Russie utilise un VPN pour se connecter à un échange basé à Chypre, ce qui masque sa véritable localisation. Le KYC ne détecte pas qu’elle est sous sanctions.
- Les portefeuilles intermédiaires : Un fonds provenant d’une banque sanctionnée est transféré à un portefeuille anonyme, puis divisé en 50 micro-transactions vers 50 autres portefeuilles. Chaque transaction est inférieure à 3 000 $, donc aucune ne déclenche le Travel Rule.
- Les échanges non-KYC : Des plateformes comme Bybit ou OKX ont des services d’échange instantané sans vérification d’identité. Un criminel peut convertir 100 000 $ en cash en Bitcoin en 3 minutes, sans laisser de trace.
- Les chaînes croisées (cross-chain swaps) : Un Bitcoin est converti en Ethereum, puis en Solana, puis en Monero. Chaque conversion efface une partie de l’historique. Les outils de traçage ne suivent pas toujours ces transitions.
En 2025, l’OFSI, l’agence britannique de sanctions, a identifié 172 adresses de portefeuilles liées à des entités russes sanctionnées. 94 % d’entre elles avaient reçu des fonds via des échanges non-KYC. Le système de détection n’était pas défectueux. Il était contourné.
Les entreprises sont-elles prêtes ?
Les grandes plateformes - Coinbase, Binance, Kraken - ont investi des millions dans des outils de traçage comme Chainalysis et Elliptic. Ils utilisent des algorithmes pour détecter les mouvements suspects, bloquer les transactions vers des adresses noircies, et automatiser les rapports aux autorités.Mais les petites entreprises ? Les start-ups européennes qui lancent des wallets ou des services de paiement en crypto ? Elles n’ont pas les ressources. Certaines utilisent des fournisseurs tiers pour se conformer, mais si ce tiers ne respecte pas les normes, c’est l’entreprise qui est sanctionnée. En 2024, un échange français a été condamné à 2,1 millions d’euros d’amende pour avoir utilisé un fournisseur de portefeuille non certifié. Le client n’était pas en cause. L’entreprise l’était.
Le vrai défi ? La technologie évolue plus vite que la loi. Les nouveaux protocoles comme zk-SNARKs permettent de prouver qu’une transaction est valide sans révéler les montants ou les adresses. C’est un progrès pour la vie privée. Mais pour les autorités, c’est un mur de brique. Comment surveiller ce qu’on ne peut pas voir ?
Quid des banques centrales et des CBDC ?
91 % des banques centrales mondiales étudient une monnaie numérique de banque centrale (CBDC). La Chine a déjà lancé le yuan numérique, l’UE teste le digital euro, la Suède expérimente le e-krona. Ces monnaies sont conçues pour être traçables. Chaque euro numérique peut être suivi jusqu’à son dernier portefeuille. Cela donne aux États un pouvoir de contrôle sans précédent.Le paradoxe ? Les CBDC pourraient rendre les cryptomonnaies privées encore plus attractives pour les dissidents, les activistes, les réfugiés. Si le gouvernement peut voir où vous dépensez votre argent, certains choisiront de passer à Bitcoin. Et là, la surveillance devient encore plus difficile.
Qu’est-ce qui va changer en 2026 ?
Les autorités ne vont pas abandonner. Elles vont s’adapter.- Des accords bilatéraux comme le Transatlantic Task Force vont se multiplier. L’UE et le Japon discutent déjà d’un cadre commun.
- Les outils d’analyse blockchain vont intégrer l’IA pour détecter des schémas de fraude que les humains ne voient pas.
- Les régulateurs vont exiger que les portefeuilles non hébergés soient connectés à des services d’identification - même si c’est par le biais d’un fournisseur tiers.
- Les sanctions vont devenir plus ciblées : au lieu de bloquer une adresse, on bloque toute transaction qui passe par un protocole connu pour être utilisé par des criminels.
Le but n’est pas d’interdire la crypto. C’est de la rendre transparente. Les entreprises qui respectent les règles n’ont rien à craindre. Ceux qui veulent cacher leur argent, eux, vont devoir trouver de nouvelles failles. Et chaque fois qu’ils en trouvent une, les autorités la bouchent.
Et vous ? Que faire si vous utilisez des cryptomonnaies ?
Si vous êtes un particulier qui envoie des crypto à un proche à l’étranger :- Utilisez un échange réglementé. Pas un service d’échange instantané.
- Ne dépassez pas 3 000 $ par transaction si vous voulez éviter les demandes de justificatifs.
- Ne transférez jamais de fonds depuis un portefeuille non hébergé vers un échange si vous ne pouvez pas prouver l’origine des fonds.
- Si vous êtes une entreprise, choisissez des partenaires certifiés MiCA ou avec une licence FinCEN.
La transparence n’est pas un ennemi. C’est la clé pour que la crypto survive. Sans elle, les gouvernements vont interdire tout ce qui ne peut pas être suivi. Et personne ne veut ça.
Qu’est-ce que le Travel Rule et pourquoi est-il important pour les cryptomonnaies ?
Le Travel Rule est une règle internationale issue de la FATF qui oblige les fournisseurs de services sur actifs virtuels (comme les échanges de crypto) à transmettre les informations d’identité de l’expéditeur et du bénéficiaire pour toute transaction supérieure à 3 000 $. Cela permet aux autorités de suivre les mouvements d’argent sur la blockchain et de détecter les transferts liés au blanchiment ou au financement du terrorisme. Sans cette règle, les cryptomonnaies seraient un canal idéal pour les activités illégales.
Les portefeuilles non hébergés comme MetaMask sont-ils interdits ?
Non, ils ne sont pas interdits. Mais ils ne sont pas soumis aux mêmes obligations que les échanges. Si vous envoyez de l’argent d’un portefeuille non hébergé vers un échange réglementé, l’échange peut bloquer la transaction si vous ne pouvez pas prouver l’origine des fonds. Pour éviter les problèmes, gardez vos transactions sous 3 000 $ et ne les utilisez pas pour transférer des fonds provenant de sources suspectes.
La loi MiCA s’applique-t-elle en dehors de l’Union européenne ?
MiCA est une loi européenne, mais elle influence le monde entier. Les grandes plateformes comme Binance ou Coinbase doivent se conformer à MiCA pour pouvoir offrir leurs services en Europe. Cela pousse les autres pays à adopter des règles similaires pour rester compétitifs. En pratique, MiCA devient un standard mondial, même pour les entreprises hors UE.
Quels sont les risques pour une entreprise qui ne respecte pas les règles de surveillance transfrontalière ?
Les sanctions peuvent être lourdes : amendes jusqu’à 5 % du chiffre d’affaires annuel, suspension de licence, interdiction de fonctionner dans l’UE ou aux États-Unis. En 2024, un échange français a été sanctionné à 2,1 millions d’euros pour avoir utilisé un fournisseur de portefeuille non certifié. Les dirigeants peuvent aussi être poursuivis personnellement en cas de négligence grave.
Les CBDC vont-elles remplacer les cryptomonnaies ?
Pas vraiment. Les CBDC sont des monnaies contrôlées par les États, tandis que les cryptomonnaies comme Bitcoin sont conçues pour être décentralisées. Elles ne sont pas en concurrence directe. Mais les CBDC rendent les cryptos moins attractives pour les utilisateurs ordinaires, car elles offrent la même rapidité avec plus de transparence. Les cryptos resteront populaires chez ceux qui veulent échapper au contrôle étatique - et c’est là que la surveillance devient encore plus cruciale.
1 Commentaires
La crypto c’est pas un jeu d’enfant mais les gars qui disent que tout va être contrôlé, ils rêvent. Les gens vont toujours trouver un moyen.